Bien-être animal : où est la filière volaille ?

Depuis de nombreuses années, la question du bien-être animal prend de l’ampleur dans le secteur de l’élevage, jusqu’à faire radicalement changer les pratiques. Avec la conscientisation progressive des consommateurs, c’est toute la chaîne de production qui s’interroge et appréhende l’avenir de l’élevage. Depuis plus de 50 ans, l’ONG britannique CIWF milite pour la prise en compte du bien-être animal dans les filières d’élevage et accompagne les acteurs dans leur progression. Lucille Bellegarde, chargée d’affaires agroalimentaires pour CIWF France revient sur les avancées opérées par la filière volaille en matière de bien-être, et les enjeux pour l’élevage de demain.

Quel est le rôle de CIWF en matière de bien-être animal ?

CIWF a été fondé en 1967 au Royaume-Uni, par un éleveur laitier en réaction à l’intensification qu’il observait dans son métier. Notre mission est de promouvoir des méthodes d’élevages plus respectueuses du bien-être des animaux, mais aussi de l’environnement et de notre santé, que celles des élevages intensifs. Pour ce faire, nous menons à la fois des activités de plaidoyer et de lobbying, des campagnes de sensibilisation du grand public et des activités d’accompagnement des entreprises de l’agroalimentaire. Nous militons par exemple en faveur du renforcement des législations relatives aux animaux d’élevage. Nous cherchons aussi à montrer que pour aboutir à une politique agricole et alimentaire durable, à la fois en terme de bien-être animal, mais aussi en terme de respect des êtres humains et de la planète, il faut mettre un terme à l’élevage dit industriel. Nous aidons également les consommateurs à prendre le bien-être animal en considération dans leurs choix alimentaires. Enfin, nous travaillons avec les entreprises de l’agroalimentaire, depuis l’éleveur ou l’OP jusqu’aux multinationales, pour les aider à intégrer des éléments de bien-être animal dans leur cahier des charges, leurs stratégies RSE ou leur politique de groupe.

Participez-vous à des travaux de recherche sur le bien-être avec des structures comme l’Itavi ou l’INRA ?

Oui, nous sommes associés à de nombreux travaux de recherche, notamment au Royaume-Uni, où se trouve notre siège. En France, nous avons été consultés par l’Itavi sur le développement de l’outil Ebene. Nous sommes également membre du LIT Grand Ouest. Enfin, nous sommes impliqués dans d’autres projets de recherche, à plus petite échelle, avec des chercheurs, des groupes d’étudiants, des écoles d’ingénieurs, l’INRA, etc.

Quelle place occupe le bien-être animal dans l’agroalimentaire et comment cela évolue-t-il ?

Cela évolue dans le bon sens puisque la question est de plus en plus prise en compte par les acteurs de l’agroalimentaire, quel que soit leur niveau dans la chaîne. Depuis 2007, nous développons une approche partenariale avec les entreprises du secteur et on a vu le bien-être animal progressivement s’imposer comme une thématique clé, mais aussi comme une opportunité de différentiation pour certains acteurs.

Le benchmark BBFAW, dont CIWF est partenaire, est un bon exemple de cette nouvelle prise en compte du bien-être. C’est un classement annuel des leaders mondiaux de l’agroalimentaire sur la base de leur prise en compte du bien-être des animaux d’élevage et de leur transparence sur le sujet. Du côté français, Elior Group, Sodexo et Danone sont les entreprises françaises les mieux classées. LDC et Terrena ont aussi été évaluées.

L’édition 2017 montrait que près de 50 % des 110 entreprises évaluées avaient un responsable interne sur le bien-être animal et quasiment les trois quarts avaient publié des objectifs d’amélioration. Cela donne une idée du nombre d’entreprises qui se préoccupent du bien-être animal et de l’omniprésence du sujet dans l’agroalimentaire. Après, le sujet n’est pas toujours traité de manière suffisamment approfondie, mais au moins, tout le monde en parle.

Le classement 2018 sera publié courant février.

Constatez-vous un réel changement des pratiques ou est-ce encore dans certains cas, surtout un argument marketing ?

Cela dépend. Il y a toujours les mauvais exemples, qui parlent beaucoup et ne font pas grand-chose. Mais il y a aussi des acteurs qui s’expriment peu, mais prennent de réels engagements dans leurs cahiers des charges.

Ce qui est intéressant avec le BBFAW, notamment sur les multinationales, c’est qu’il évalue à la fois les engagements pris publiquement, mais aussi les performances par rapport à ces objectifs. L’outil permet ainsi de voir où on en est, comment les entreprises avancent, par exemple, où elles en sont sur le pourcentage d’œufs hors cage dans l’approvisionnement, etc. Il existe un réel besoin de transparence afin que les consommateurs et les acteurs de la filière sachent que les engagements sont là, qu’ils sont pérennes, et que les entreprises peuvent être tenues responsables devant ces engagements.

Concernant l’aspect « marketing », de nombreuses entreprises ont pris des engagements qui bien que publiques, ne sont pas visibles directement sur le produit, par exemple sur des politiques sur le bien-être animal assez fouillées, multi-espèces, etc. Ces documents ne sont même pas visibles pour le consommateur final, donc on ne peut pas dire que ce sont de simples arguments marketing.

Quels outils utilisez-vous pour évaluer la prise en compte du bien-être animal ?

Initialement, les référentiels d’indicateurs du bien-être animal ont été développés dans le cadre de deux programmes de recherche européens : le Welfare Quality et l’AWIN (Animal Welfare Indicators). C’est sur ces référentiels que se basent aujourd’hui les outils Ebene, Tibena (auxquels nous avons contribué) et tous les programmes actuels de suivi du bien-être.

Ces référentiels intègrent à la fois des indicateurs de moyens, qui évaluent l’environnement dans lequel se place l’animal, et des indicateurs de résultats, qui portent sur l’observation de l’animal (les taux de boiteries, de pododermatite, la mortalité, etc.). Nous sommes également convaincus qu’il faut les deux.

Toutes nos recommandations sont basées sur des publications scientifiques. Nous avons des équipes dédiées à la veille scientifique, à la recherche et à la rédaction de toutes nos ressources techniques. Cette approche très scientifique et rationnelle nous permet d’éviter d’être dans l’émotion, et c’est aussi ce qui nous permet d’être appréciés par les acteurs de l’agroalimentaire.

Existe-t-il des différences entre les filières en terme de bien-être animal, et comment se situe la filière volaille par rapport à d’autres productions ?

Les filières monogastriques sont des filières prioritaires en France. Pour les œufs, la transition hors cage est amorcée. Aujourd’hui, on est quasiment à 50 % des œufs coquilles vendus qui sont hors cage : c’est bien d’un côté, mais de l’autre, ça veut dire qu’il y a encore 50 % des œufs vendus qui sont issus de poules en cage. Selon les derniers chiffres du CNPO, encore 63 % des poules en France sont élevées en cage. C’est encore beaucoup par rapport d’autres voisins européens, même si la part de l’alternatif augmente. Il reste encore une belle marge de progrès !

Pour les œufs coquille, le consommateur a bien compris la différence entre les différents systèmes d’élevage et, suite aux engagements des distributeurs depuis 2016, il y a un vrai transfert vers des œufs alternatifs. La part des œufs coquille alternatifs à la cage a d’ailleurs doublée en plus de quinze ans et c’est une bonne chose, mais ce n’est pas fini ! Il y a encore beaucoup de travail à faire sur la transition vers des systèmes hors cage, notamment sur ce que l’on appelle les œufs « cachés », c’est-à-dire les œufs ingrédients et les ovoproduits.

La France n’est donc pas en avance sur ses voisins européens ?

En effet, la France n’est pas du tout en avance. Par exemple au Royaume-Uni, la transition hors cage a été amorcée plus tôt qu’en France. Certains pays européens se sont engagés sur la fin des élevages en cage, ou ont pris des mesures législatives sur les élevages en cage bien avant la France, notamment au moment de la directive de 2012. Les cages « aménagées » pour les poules pondeuses sont interdites au Luxembourg et le seront en Autriche à partir de 2020, et en Allemagne à partir de 2025.Cependant, la France a commencé sa transition et nous avons bon espoir qu’elle rattrape son retard, si on peut parler de retard.

Où en sommes-nous concernant la production de volaille de chair ?

Plus encore que la poule pondeuse, le poulet de chair est une filière prioritaire pour CIWF. En Europe, près de 90 % des poulets de chair sont élevés dans des systèmes intensifs, avec des densités très importantes. Ces élevages respectent la réglementation, mais ces conditions ne correspondent plus aux attentes sociétales en matière de bien-être animal. En septembre 2017, CIWF a donc lancé — avec une trentaine d’autres ONG européennes — une demande commune, le « Better Chicken Commitment », pour l’amélioration des conditions d’élevage des poulets de chair standards. Cette demande a été formulée auprès des entreprises agroalimentaires de la production à la distribution en passant par la transformation et la restauration. Elle porte sur un ensemble de critères clés pour le bien-être des poulets de chair, notamment une génétique plus appropriée, avec des souches plus lentes, une densité de chargement plus faible que la réglementation actuelle, l’enrichissement des bâtiments, avec un apport de lumière naturelle, des perchoirs, etc.

Une dizaine d’entreprises européennes se sont déjà engagées sur ces critères, comme Elior Group ou Unilever. L’idée, c’est vraiment de rehausser d’un niveau le standard de l’élevage du poulet de chair, un peu comme en poules pondeuses, où le niveau standard passe progressivement du code 3 au code 2.

Comment se situe la filière volaille de chair par rapport aux autres productions ?

En France, nous avons des spécificités, comme le Label Rouge en volaille. Son cahier des charges a de nombreux points intéressants en matière de bien-être animal. Il représente quand même environ 15 % du poulet commercialisé en France, ce qui n’est pas négligeable. Mais la majorité du poulet français reste du poulet élevé de manière très conventionnelle. Ce n’est donc pas spécialement mieux que d’autres filières.

Le premier rapport Egg Track est sorti fin 2018, quelles en sont les conclusions ?

Ce rapport avait vocation à féliciter les engagements qui étaient pris par les entreprises. Il s’agissait aussi d’inciter les entreprises à être transparentes sur la progression annuelle vers leurs objectifs hors cage. Pour que les entreprises de l’aval puissent montrer à celles de l’amont que la transition est amorcée. En bref, il s’agissait de montrer qu’on est sur toute une filière qui bascule vers un modèle hors cage.

On a donc évalué 83 entreprises sur la base des informations disponibles sur leurs sites Internet. Les trois quarts des entreprises évaluées ont rapporté des progrès réalisés par rapport à leurs engagements. Ce qui est positif. Mais le reporting de ces progrès est plus ou moins complet. Par exemple, ils n’avaient pas forcément différencié œuf ingrédient et œuf coquille ou alors l’information ne porte que sur les marques propres et pas sur les marques nationales.

Nous encourageons donc les entreprises ayant pris des engagements hors cage à clarifier le périmètre de ces engagements, et à rendre compte des progrès réalisés sur l’ensemble des engagements.

On a également constaté que de nombreuses entreprises s’étaient engagées sur les œufs coquilles et pas sur les « œufs cachés » : ovoproduits et œufs ingrédients. Or, il est vraiment important que ces engagements soient étendus à tous les ovoproduits, de manière à ce que les acteurs de la production puissent être assurés d’avoir des débouchés.

Concernant ces conversions, de nombreux éleveurs s’interrogent encore sur le système d’élevage à adopter entre le sol, la volière, le plein air… et la pérennité de ces systèmes au regard de l’évolution des attentes des consommateurs. Quelles sont vos recommandations sur ce sujet ?

La transition vers le plein air, c’est optimal, mais ce n’est pas toujours possible dû au manque de foncier, l’infrastructure des bâtiments inadaptée, etc. Ce que l’on recommande à tous les éleveurs concernés, c’est de s’assurer d’investir dans le meilleur système alternatif à la cage, qui soit à la fois adapté à l’objectif d’offrir une qualité de vie satisfaisante aux poules et adaptée à l’avenir, donc à l’évolution des attentes des consommateurs durant toute la durée des investissements. Ces systèmes d’élevage doivent permettre d’anticiper d’autres enjeux de bien-être animal qui pourraient émerger, comme l’arrêt de l’épointage. C’est une problématique qui peut clairement émerger suite à la transition hors cage.

Concernant les volières, ce sont des systèmes relativement nouveaux en France. Nous échangeons beaucoup avec les acteurs de la production sur ces sujets-là, afin d’enrichir nos connaissances, partager ces retours d’expérience et pouvoir à terme déterminer ce qu’est « un bon code 2 ». Nous souhaitons à tout prix éviter ce qui s’est passé en 2012 et les investissements vers des systèmes qui ne seront pas durables. C’est un sujet complexe. Les différents acteurs de la filière œuf réfléchissent sur ces questions et CIWF essaye d’apporter son expertise sur ce sujet à nos partenaires.

Nous essayons d’adapter nos recommandations à chaque élevage, chaque éleveur, chaque OP ou coopérative. Cependant, nous encourageons les éleveurs à aller vers des densités de chargement raisonnables, fournir différents espaces fonctionnels, avec des perchoirs, des zones d’activité, des bains de poussière, des substrats pour picorer, pour gratter, de la litière dès le premier jour, etc. L’éclairage doit également être satisfaisant avec, pourquoi pas, des jardins d’hiver, lorsque c’est possible.

Même en code 2, les densités restent importantes et ne correspondent pas forcément à l’image que se fait le consommateur du bien-être animal. N’y a-t-il pas un risque à continuer d’investir sur les élevages de grande taille ?

Oui, tout à fait, il y a une vraie différence entre ce que se représente le consommateur et la réalité dans l’élevage, même en bio où la densité est plus faible. Chez CIWF, nous sommes conscients que produire des œufs est un métier, qu’il faut que les éleveurs puissent en vivre de manière satisfaisante, tout en répondant aux attentes sociétales. Pour nous, la densité réglementaire de neuf poules par mètre carré de surface utile est acceptable. Évidemment, sept poules au mètre carré, c’est encore mieux, mais il faut aussi prendre en compte les réalités économiques. Nous essayons d’avoir une approche pragmatique et de considérer ce triangle, avec à la fois le bien-être des animaux, celui de l’éleveur et la protection de l’environnement. Ce sont trois enjeux indissociables.

Ne faudrait-il pas aussi travailler sur l’image d’Épinal que renvoient certaines grandes marques avec trois volailles au milieu des herbes folles ?

Il est vrai que parfois, les images de marketing associées aux codes 3 et 2 notamment peuvent paraître trompeuses. Ce sont des travers que CIWF dénonce régulièrement. De manière plus générale, c’est aussi pour éviter ces travers que CIWF milite depuis longtemps en faveur d’un étiquetage du mode d’élevage pour tous les produits d’origine animale et pas seulement les œufs : une étiquette simple, claire, qui indique sans ambiguïté le système de production.

Casino a mis en place début décembre un étiquetage d’évaluation du bien-être. Quel retour avez-vous de cette expérience ?

L’étiquetage Casino a été co-construit avec CIWF, la LFDA et l’OABA comprend quatre niveaux : trois niveaux qui garantissent une amélioration significative du bien-être animal, et un quatrième niveau qui est très clairement affiché comme n’apportant absolument pas de garanties suffisantes sur le bien-être animal. Ce dernier niveau correspond à l’élevage standard. Le référentiel d’étiquetage comprend plus de 230 critères et couvre l’intégralité de la chaîne de production : de la naissance du poulet jusqu’à l’abattage, en passant par l’élevage bien sûr, et puis aussi les conditions de transport. L’expérience ne concerne pour l’instant que le poulet de chair, mais le but est de développer un étiquetage multiespèces dès que possible.

C’est la seule expérience qui existe dans ce domaine ?

En France, oui.

La loi EGalim, adoptée en octobre dernier, comprend un volet « bien-être ». Ces mesures vous semblent-elles aller assez loin ?

Nous avions beaucoup d’attentes concernant cette loi qui promettait une réforme en profondeur du modèle agricole et alimentaire. Nous avons été vraiment très déçus, et je pense que nous ne sommes pas les seuls.

Le bien-être animal était un des grands sujets de débat pendant les États Généraux de l’Alimentation. Or, c’est aussi un des grands perdants de la loi, puisqu’il n’y a aucune avancée significative. De nombreux amendements avaient été proposés pour améliorer le texte et ont été pratiquement tous rejetés. Nous avons dénoncé un manque d’ambition du gouvernement et une absence de volonté de faire évoluer les pratiques.

Les amendements visant à fixer une échéance pour interdire l’élevage en cage des poules et des lapins ont tous été rejetés. Néanmoins, les députés ont voté à l’unanimité pour l’interdiction d’installation de tout nouvel élevage de poules en cage. Cette mesure, bien que symbolique, montre que le gouvernement considère les cages comme inacceptables, mais pas assez pour les interdire à toute la production...

C’est la même chose en ce qui concerne l’amendement sur l’introduction du contrôle vidéo obligatoire en abattoir, qui a été rejeté, et remplacé par la mise en place d’une expérimentation volontaire. Ça ne va pas très loin.

Et sur les conditions de transport, qui ont encore fait l’objet de scandales l’été dernier, tous les amendements déposés qui visaient à limiter les temps de transport, à encadrer le transport en mer et l’export hors Union européenne, ont été rejetés. Le seul amendement retenu fait état d’une demande au gouvernement d’un rapport sur l’export d’animaux hors Union européenne.

Quelle était votre position sur la vidéosurveillance en abattoir ?

Pour CIWF, la vidéosurveillance au poste d’abattage permet de répondre à de nombreuses problématiques à l’origine d’infractions. C’est pourquoi nous pensons que la vidéosurveillance devrait être obligatoire et strictement encadrée, avec la mise en place d’un contrôle des images indépendant. C’est vraiment un levier de progrès pour le respect de la protection animale en abattoir.

En dehors de la surveillance, que préconisez-vous en matière de bien-être animal dans les abattoirs de volaille ?

Nous considérons que l’électronarcose avec accrochage inversé des animaux conscients est vraiment problématique, sans compter les problèmes éventuels de paramétrage du bain d’eau. Nous préconisons donc l’étourdissement par atmosphère contrôlée en atmosphère multiphasée, avec un accrochage après étourdissement.

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